Portrait au vitriol

Peur. Rien que le mot en fait : oui, on peut avoir peur d’avoir peur, et on le sait tous. L’émotion la mieux partagée et représentée au monde, la peur. Nous avons tous peur, constamment, et de tout. Peur d’être seul. Peur de ne pas y arriver. Peur de mourir. Peur de vivre. Peur de souffrir. Peur de pas savoir. Peur de gagner : parce que si on gagne, on sait bien de quoi on serait capable, ou du moins on a peur de le savoir.
Peur. Alors tu construis un paravent autour de ce qui te fait peur, et tu peins dessus des choses jolies, qui n’existent pas, mais qui te rassurent. Rien que l’idée que ces choses puissent exister te fait peur, d’ailleurs, parce que ça rendrait évident, évident, que celles que tu as peintes sont fausses. Même toi, tu ne pourras plus faire semblant.
Et ça te fait peur.
Alors tu te déguises, en chevalier, en zorro, en princesse-fée-elfe des bois, et tu cours vers ceux qui comme toi ont peur, et voient leurs barrières bouger et déguiller. Tu leur donnes la main. Enfin, tu fais semblant, parce que tu as peur qu’ils te tirent vers eux, te fassent mal, tu restes prêt à retirer ta main. Mais tu fais semblant d’être tranquille et calme, et tu fais semblant de donner ta main gantée à un autre chevalier, zorro ou princesse-fée-elfe des bois, prêt à laisser le gant et reprendre ta main.
La main de l’autre te rassure. Tu as peur qu’il fasse semblant, bien sûr. En fait, tu as bien peur de le savoir, qu’il fait semblant, mais tu veux bien faire semblant de ne pas le savoir. On a moins peur, si on fait semblant que ce qui fait peur n’existe pas. Le cas échéant, si ce qui fait peur s’obstine à exister, on peut le détruire.
Le groupe de zorros, le groupe de chevaliers, le groupe de princesses-fées-elfes des bois sont grands. Vous êtes nombreux à ne pas avoir peur. Vous êtes nombreux, et vos dessins créent un monde dans lequel il est plus simple de se promener. Chacun apporte son bout de dessin, et le tout ensemble, ça compose une fresque tout à fait réaliste. On s’y croirait.
Sauf qu’on n’y est pas. Alors on a peur.
Alors on détruit tout ce qui remet en cause cette construction.
Et on resserre les rangs.
Et on refuse encore plus d’accepter que dans le royaume du Danemark, décidément, tout est pourri, parce qu’on a été très très loin, si on accepte de voir que tout ceci, ce n’est que du carton pâte, les mains qui serrent nos mains pourraient bien arrêter de faire semblant, et serrer encore et encore, et broyer. Et leur peur, à tous, tous les chevaliers, tous les zorros, toutes les princesses-fées-elfes des bois se donnerait alors la main pour faire une longue chaîne de refus, de portes fermées, d’inexistence, et fermerait le monde à jamais, et tu serais seul.

Sauf que tout ça n’existe pas. Ton voisin n’est pas zorro. Tu n’es pas un chevalier. Ta femme n’est pas une princesse-fée-elfe des bois.
Tu es bien de toute façon et à jamais seul. Seul, dans le monde, DANS LE MONDE, tu es dans le monde, mais si tu arrivais à te mettre ça dans le crâne, à regarder en face cette terrible vérité : TU ES AU MONDE, tu pourrais sans doute vivre avec la peur, y faire face, prendre courage, respirer, et avancer. Seul. Par tes moyens. Jeter toutes les béquilles. Tenter de comprendre. Lire, réfléchir, penser. Observer. Faire. Tenter. Vivre.

Mais vivre, ça fait peur. Tu préfères donc continuer à broyer, de peur d’être broyé. Tu préfères continuer à vivre dans une fable, parce que si tu regardais, si tu regardais, si tu regardais… tu as peur de savoir ce que tu y verrais.
Se croire Méliès, mais ressembler à l’architecte viennois F. W., celui dont Enrst Kris raconte la perte, qui à force de penser que le signe fait le monde s’est perdu dans le cercle infini de la tautologie : je crée le signe pour décrire le monde, que je cherche à comprendre par le signe.