Aie confiance, crois en moi

Dans les années 1990, je ne me souviens pas exactement quand, mon employeur de l’époque a installé un accès internet généralisé à tous les postes de travail informatiques. Je n’avais alors pas la moindre idée de ce que ça représentait exactement. À l’époque, je ne savais pas ce qu’était un navigateur, et je n’en connaissais pas l’existence. Je me souviens que j’ai allumé mon ordinateur, un matin, et cherché comment utiliser cet outil : Internet.
Tout ce que j’ai trouvé, c’est un accès par un protocole dont le nom m’échappe maintenant, disparu depuis, qui permettait d’avoir accès à des paquets de données distantes, et les consulter de façon « brute » : par exemple un catalogue de bibliothèque, et c’est exactement ce que j’ai consulté alors. Je m’en souviens comme d’un fait présent, la mémoire est bizarre, cet événement n’a jamais quitté le statut d’expérience présente. D’un coup, je me retrouvais à consulter le catalogue d’une bibliothèque canadienne, comme si je me trouvais au Canada, dans cette bibliothèque précisément. Par rapport à ce qu’on connaît aujourd’hui de l’Internet, l’expérience était pourtant d’une pauvreté de contenu et contenant totale : mais c’est bien l’impression de pouvoir me téléporter qui m’a envahi, et dont je me souviens si nettement. Je vivais en plein roman de science fiction. J’étais bien hypnotisée.

Il m’a fallu peu de temps pour découvrir le reste, et premièrement que je n’avais rien vu. La deuxième chose que j’ai apprise, c’est que je parcourais là un immense espace, assez vide. Les premiers explorateurs ne savaient pas trop quoi faire de tout ça, et posaient ici et là des images vides, des mots sans aucun sens, des graffiti virtuels servant surtout à témoigner de leur présence. Peut-être parce que ma première expérience avait été celle d’un contenu brut, je m’attendais à voir se présenter à ma fenêtre la même densité d’information dans tout domaine.

Je voguais à l’époque sur les ondes d’une recherche devant aboutir un jour à une exposition et un livre. L’idée m’a alors semblé extraordinaire : j’avais à disposition un outil qui me permettait de définir les concepts de base de ma recherche, et de les composer, décomposer, recomposer, de créer un contenu nouveau grâce aux possibilités de fractionnement qu’Internet proposait. L’http était une chose simple, pas de css, java, flash et autres php : je l’ai donc appris vite, et grâce à Simpletext, j’ai écrit l’amorce d’un site. Je me suis beaucoup amusée, j’ai appris énormément, et ma recherche, oui, a fait un véritable bond en avant. Ma tentative pourtant n’a intéressé que moi. En quelques mois, Internet s’était généralisé y compris dans mon laboratoire, et mon site marqué de l’infamie de l’artisanat a été remplacé par une ou deux pages descriptives, copiant les présentations « papier », académiques.

Quelques temps après, j’ai découvert Spip. Nouvel enthousiasme, je connaissais le monde des bases de données, qui m’avait passionné pour les mêmes raisons exposées ci-dessus, fractionnement, unités d’information, recomposition, liens, dégagement d’un sens impossible à révéler par des approches linéaires. Spip répondait à cette même logique. Je me suis donc formée aux bases du langage Spip, un peu de php, puis les mises à jour http, et le css. Cet outil était, et est encore, malgré les modes virtuelles qui le relèguent aujourd’hui à l’arrière plan face à d’autres éditeurs de sites, extraordinairement souple et riche, justement parce que basé sur une structuration de fond, sur laquelle on allait ensuite poser une vitrine, modifiable à souhait, sans pour autant modifier forcément la structure de fond. Sa souplesse permettait à l’époque de le prendre à son propre contre-pied, et de créer une structure qui dépasse les limites que l’outil de base posait. J’avais donc commencé à créer un outil de gestion de base de données documentaire, qui sache en même temps inventorier et documenter, ainsi que devenir un réel support de recherche, disponible en ligne mais aussi en local. L’expérience artisanale a été poliment écartée, remplacée avec une autre dont l’échelle était laissée à ma discrétion, mais que les aléas de la vie m’ont empêché de suivre jusqu’au bout.

Entretemps, et depuis les tous premiers moments de la popularisation de l’Internet, des critiques virulentes se sont levées à l’encontre des habitudes culturelles induites par cette nouvelle technologie, semblant remodeler les rapports au monde et sociaux d’une façon radicale. Tout changement élève des barrières de peur, d’incompréhension et donc finalement d’intolérance, mais ce constat évident ne suffit pas à expliquer la déferlante critique face à ce nouveau mode de communication.

Ce qui pourrait l’expliquer plus facilement, c’est le fait qu’effectivement il s’agit d’un medium avec une formidable incidence sur la vie humaine. L’Internet est du niveau de la roue, du levier, de la parole, de l’écriture, de l’imprimerie. Et comme tous ceux qui vivaient les débuts de ces trouvailles, on n’y comprend rien, on ne sait pas prévoir les conséquences exactes de ces changements, on ne sait pas même voir tous les changements réels. Personne ne peut réellement comprendre, simplement parce que l’homme de demain va penser différemment, et que nous n’en sommes pas. Le changement qui semble aujourd’hui une hérésie, demain, de l’intérieur de cette hérésie, sera un détail banal du quotidien de chacun : la raison de l’histoire est toujours celle des gagnants, et la guerre contre le virtuel a déjà été perdue.

Pour autant, faut-il hausser les épaules, et laisser passer ? N’y a-t-il aucune posture critique possible, face à l’Internet ? Bien sûr, qu’il y en a, et même que c’est là un processus nécessaire. Ce qu’on aura demain dans les mains se construit aujourd’hui. Internet est un médium : vide, donc, a priori. Aujourd’hui, il reste toujours vide, sur à peu près l’ensemble de son territoire virtuel. Doit-il le rester ? Et en fin de compte, la révolution numérique peut-elle être une révolution, on est-elle condamné à représenter une fatale involution humaine ?

D’abord, le livre numérique. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il signe l’arrêt de mort du livre tout court, et encore moins de la production intellectuelle. Au contraire, je trouve qu’il propose des poches marginales tout à fait intéressantes à l’édition et à la production littéraire. Les effets visibles ne seront probablement pas évidents, et pourtant l’édition numérique est en train de créer quelque chose. Je ne parle évidemment pas des e-books que les grands éditeurs diffusent, avec des pratiques on ne peut plus douteuses.
Pourtant, la dématérialisation du livre pose des problèmes qu’on aborde très peu, et qui à mon avis se résument par la linéarité du travail intellectuel. Si je lis un livre papier, il ne m’est pas difficile d’en avoir deux, trois devant moi, de prendre des notes, de composer autour de moi un univers bien concret, et à trois dimensions. Le livre numérique n’a aucune dimension, et un traitement unique. On ne passe pas d’un livre à un autre, la plupart des fois on ne peut en afficher qu’un à la fois.

Plus ardus à traiter, les rapports qui se créent par l’entremise d’Internet. Il ne s’agit plus de personnes, bien en chair, qui se parlent, mais leurs avatars virtuels. Il y a relativement peu de temps en arrière, avant l’avènement des réseaux sociaux, chacun avait pour habitude d’avoir un pseudo pour s’exprimer. Les gens parlaient bien à des inconnus, même si le style était immédiatement amical et intime. Les mensonges étaient une pratique connue. Depuis que les réseaux sociaux ont rendu habituel d’utiliser son propre nom, on oublie que, pour paraphraser le personnage bien connu d’une série télévisuelle américaine, tout le monde ment ; ou plutôt, on a l’habitude de s’arranger facilement à l’oublier. La désincarnation des rapports humains mène à leur déshumanisation. C’est plus facile. On peut croire, finalement, à ses propres mensonges, d’autant plus qu’ils sont gentiment renvoyés façon miroir par l’écran, et que tout accroc est facilement effaçable : il s’agit le paradis du narcissique, évidemment, la création d’un monde virtuel autoréférentiel et tautologique ne donnant jamais de réponse contradictoire à son inventeur.

Toute partie du monde qui ne se présente pas à la fenêtre de l’écran est radicalement marginalisée. Ceux qui ne peuvent pas se présenter à l’appel ont du coup la nécessité de créer des « ambassades » virtuelles, souvent pathétiques. Le monde est peu à peu parcellisé, fragmenté, selon le principe dont je parlais plus haut : oui, mais soumis à la logique commerciale, le principe devient d’une redoutable perversion. Vidé de sens, c’est l’image, ou parfois même la simple évocation de celle-ci, qui remplace toute chose.

Oui mais, qu’est-ce qui vient avant, la poule ou l’œuf ? Depuis bien avant l’essor de l’Internet, s’était lancée une construction sociale façon matriochka, où le nominal l’emporte à chaque fois sur le chose. Quand on remplace la chose par une image, cette image sera forcément remplacée à son tour dès lors qu’elle devient trop réelle et qu’elle se rapproche progressivement de la réalité. Et ainsi de suite : jusqu’à ce que la réalité devienne si lointaine et si brouillée, et si fatigante à atteindre, que la plupart des fois on accepte silencieusement le remplacement, et on est même disposé à s’en montrer content, pour brouiller sa propre réalité, faite de frustration, de mécontentement et aussi, bah oui, de honte.
On serait tenté dès lors de poser la question éternelle : pourquoi ? Et tout aussi tenté de répondre comme dans un bon policier, « A qui profite le crime ? » Je ne crois pourtant pas que les raisons de cette histoire soient à chercher dans le profit à profiter toujours plus, ni dans le pouvoir voulant pouvoir davantage : ceux-là sont plutôt les outils d’une raison qui se trouve ailleurs.
Cette raison, comme la plupart des raisons sociales, est une raison sans tête. Par son contenu, sa nature autoréférentielle se réfléchit à l’infini dans des miroirs. Il n’est aucun besoin d’épiloguer sur les conséquences d’une réflexion via miroir sur un système autoréférentiel.
Internet est une parfaite expression de tout ceci. Ernst Bloch énonçait trois conditions à l’ad-venir de la création : de nature économique, sociale et progressistes ; ce n’est pas à proprement parler une théorie des besoins, et pourtant elle ne s’en départit pas non plus entièrement. Le succès d’Internet vient, justement, de cette conjonction.

N’y a-t-il rien à sauver ? Pourtant…

L’initiateur de ce texte est le livre de Roland Reuß, « Sortir de l’hypnose numérique », qu’on m’a conseillé de lire, et que j’ai lu avec une gloutonnerie certaine. Il y tient un certain nombre de propos, que j’ai parfois également tenu ici, sous forme de petits articles (très numériques), de pensées structurées presque analogiquement, composant un véritable brûlot visant à incendier le bâtiment fantôme de l’Internet. L’une des idées traversant l’ensemble de sa démonstration est que la toile est une formidable entreprise narcissique, parcellisant l’être et l’esprit à des fins de destruction, pour leur remplacer une image. Assurément, il est difficile de soutenir le contraire : c’est bien ce qui se passe, la plupart des fois. Pourtant, à ce propos j’ai quelques critiques. Roland Reuß pose en fondement de son traité la négation de l’idée que toute chose n’est pas mauvaise en soi, ce qui est mauvais est l’usage qu’on en fait. Il en veut pour preuve qu’il existe bien des objets, ou plus largement des choses, dont l’usage est par leur nature mauvais : par exemple, des armes. J’y vois quand même un défaut d’argumentation, la chose ne disant pas le tout, trouver un contre-exemple ne nie pas un principe qui ne se veut pas forcément universel. L’argument qu’il nie est utilisé couramment pour justifier toute sorte de pratiques critiquables sur l’Internet. Il sert, en effet, à endormir la plupart des fois, en agitant un mouchoir rouge pour distraire par ce qui pourrait être, pour faire oublier, ou oublier tout court, ce qui est. Est-ce que ça suffit à le contredire ? Je ne crois pas, personnellement. Je pense, en effet, que si l’argument est vidé de sa substance, en général, il n’en garde pas moins une poche de sens. Je reviens à mes premières expériences archivistiques et informatiques. La parcellisation est un principe de base en archivistique : il s’agit pour autant que possible de définir des unités de sens, que de liens ad hoc entre les tables d’une base de données vont pouvoir recomposer, afin de dégager du sens (mais c’est un principe d’enquête, en fait). Tout ceci n’a rien de bien objectif, naturellement, il s’agit d’un procédé de recherche qui, comme tous les processus intellectuels, est tributaire d’une bonne part de subjectivité. Néanmoins, un tel système permet aussi une ouverture à d’autres subjectivités.
Concernant le narcissisme galopant induit, selon Reuß, par Internet, et particulièrement adapté au monde académique et intellectuel, je remarque aussi que la publication, sous forme parfaitement cartacée, des résultats de recherches et réflexions procède également de narcissisme : et je ne l’entends pas comme un gros mot. Mais Reuß fait preuve pour une fois de naïveté, en pensant que si on produit quelque chose d’intéressant, cela va forcément intéresser. Je lui oppose justement les théories que Bloch développait dans le Principe espérance concernant la création.
Internet est un medium. C’est un véhicule. Une coquille vide. Un outil de création d’une structure. Si on le laisse vide, il reste vide. Je conviens volontiers avec l’affirmation qu’il n’est que très rarement utilisé pour contenir du sens, autrement qu’un sens social de dématérialisation du monde. Pourtant, est-ce la seule possibilité ?

La diffusion : c’est pour moi un des énormes avantages de cet outil. Je sais bien qu’en bonne lectrice (et parfois auteur), je devrais moi aussi crier au vol de droits d’auteurs. Je ne peux pas m’empêcher pourtant d’entendre dans un coin de tête les critiques portées autrefois à d’autres systèmes de diffusion de masse, qui n’ont pourtant permis que de diffuser massivement. Evidemment, cela comporte des désavantages : parce que rarement la diffusion de masse peut longtemps se défendre de l’économie de masse, qui elle, par contre, tue facilement par étouffement la qualité, par la quantité de n’importe quoi. Pourtant, fréquenter Internet ne signifie pas forcément oublier de lire, de s’intéresser aux choses, de réfléchir. Et combien de livres, articles, films, musiques, aurais-je raté, si je n’en avais pas d’abord pris connaissance sur Internet ? Je défends raisonnablement, pour ma part, la diffusion libre du savoir. Un livre, ça coûte cher. Les bibliothèques, pour fantastiques qu’elles soient parfois, ne possèdent pas toujours ce qu’on veut lire. Tout le monde n’a ni les moyens matériels, ni les possibilités en terme de temps, de se nourrir à ce à quoi il voudrait se nourrir. Personnellement, ça a été le cas à plusieurs reprises dans ma vie. Les questions matérielles m’importent peu, gagner de l’argent m’importe peu, mais renoncer à une qualité intellectuelle de vie, c’est exclu. La diffusion libre a à partir de là un avantage évident. L’effort curieux de chercher, réfléchir et investiguer n’en est nullement réduit. Les failles et lacunes laissées béantes, évidemment, par ce système, se comblent aisément par d’autres moyens de diffusion. Au temps de mes études, les photocopies tueuses de livres étaient pourtant un outil précieux. Une carrière académique répond actuellement aux impératifs de croissance économique qui ont envahi tout l’espace social : en de mots plus pauvres, grappiller peu à peu pour accumuler moyens matériels et pouvoir (ou inversement) qui permettent de se mouvoir plus aisément. Le mouvement se pervertit, comme partout ailleurs, quand on ne consomme plus des produits, mais des images : et là je suis bien d’accord avec Roland Reuß.

Ce que Roland Reuß reproche à Internet, je le reproche plus généralement à une société où, avec ou sans Internet, il faut se vendre, il faut faire croire sans forcément un fondement réel, il faut accommoder des ingrédients précuits en un plat qui ait l’aspect « personnel ». Ce n’est pas Internet, non plus, qui a fait peu à peu glisser le monde académique vers une entreprise d’auto-éloge des compétences, fermant la porte à toute innovation intellectuelle, mais bien la « fabrique des idées » qui s’est, elle aussi, autoréférencée, bien avant l’apparition des réseaux informatiques. Quand une société remplace des images et des idées aux choses, ceux qui créent des images et des choses ne peuvent que participer, et finalement être pris à ce piège.

Et maintenant, pourquoi je publie ce texte sur Internet ? Comment je me place, comment je place mon discours, par rapport à cette réflexion et ces critiques ?
Certainement, il y a comme dans toute publication le désir d’être lue. Pour autant, ce désir n’est pas suffisamment âpre pour me faire faire la promotion de cette production. Le ou les sites que j’ai pu produire dans ma vie restent on ne peut plus confidentiels, et se réduisent parfois à une sorte de dépôt de matériel.
Pourtant, c’est en ligne. Internet me procure la possibilité de parler, malgré tout, sans pour autant devoir me soumettre aux impératifs académiques, ou éditoriaux. En étant, en fait, ma propre "éditrice", je manque évidemment de l’oeil extérieur critique, de relecture, si utile pour peaufiner les textes. D’un autre côté, je conserve l’état brut de ce que je veux dire, et j’y vois aussi des arguments, parfois en germe, ainsi que la possibilité de dire des choses que je ne dirais nulle part ailleurs. Le faire, c’est quand même aussi structurer une pensée et un discours qui sans écrit n’iraient pas plus loin : ou différemment. Et enfin, c’est aussi la possibilité des retours qui parfois arrivent jusqu’à moi, plus facilement, plus souvent que avec l’édition papier.

Roland Reuß, Sortir de l’hypnose numérique, 2013, Îlots de résistance