Petite anthropophagie ordinaire

Au monde, il existe des êtres qui forcent l’admiration : par la puissance, la justesse de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils font, par la force qui les anime tout au long de ce qui devient un combat dès que leur voix s’élève assez pour être entendue.
Comme êtres humains, ils n’ont rien d’extraordinaire. Nombre d’entre eux se trouvent propulsés au devant de la scène sans l’avoir vraiment voulu, aspirant à la tranquillité, y renonçant pour donner une diffusion à leur discours, ou à leur action, parce qu’ils sont convaincus qu’il le faut : si personne ne s’y met, rien ne changera jamais.

Mes phrases précédentes sont volontairement impersonnelles. Et en effet, je ne parle de personne précisément. Ce portrait est forcément faux, procède d’une généralisation angélique et irréaliste. Mais mon propos - il arrive ! - est un autre : ces gens, quelconques, se trouvent très souvent transformés malgré eux en icône.

On découpe alors leur œuvre en morceaux, on l’emballe dans du papier qui crisse imprimé à leur effigie, et on la vend comme des sachets de bonbons.
Chacun peut alors se prendre pour le Grand Homme, le temps de croquer dans un bonbon, en répétant comme un perroquet de grandes phrases isolées, aussi vidées de tout sens qu’il est nécessaire de les griffer du nom de leur auteur pour qu’elles soient entendues. Si le Grand Homme est mort, c’est mieux : un mort ne se débat plus quand on veut le dévorer.

Eh oui, parce qu’il s’agit bien de cannibalisme. Cette pratique ne consiste pas juste dans le fait de manger de la chair humaine, il s’agit tout d’abord d’un acte fortement symbolique visant à s’approprier les caractéristiques d’un être forcément admiré : un ennemi glorieux, un parent aimé... L’humain ne mange jamais ses congénères sans importance ou méprisés, on ne mange pas par haine, mais par amour, envie, désir.

Bien sûr, nous sommes bien tous cannibales, ici ou là, et certains plus que d’autres.

On mange donc le chef. On s’approprie ses idées, il est mort, il ne peut plus protester, en lui rendant de vibrants hommages vides de sens, d’autant plus clinquants qu’ils servent en fait la gloire du cannibale. Celui-ci n’a aucune intention effective d’œuvrer activement dans le sens de l’homme qu’il dévore ainsi, sinon il ferait, et parlerait donc de faits et actions plutôt que d’une personne. Il veut juste laisser croire qu’il procède à un partage. Il se pare d’une aura qu’il n’a rien fait pour mériter. Il ne cherche que la gloire personnelle : mais sans trop se fatiguer, bosser, réfléchir, tout ça est terriblement fatiguant, il vaut mieux laisser ça aux autres. Parfois, le cannibale est juste d’ailleurs incapable d’une oeuvre personnelle quelconque, et justifie le vide qui le caractérise par le mépris des contingeances.

Mais ça, c’est encore une autre histoire.

J’en profite pour souhaiter de bonnes fêtes de fin d’année à tous, ainsi qu’une chouette eucharistie de Noël à ceux qui la pratiquent...