Etrange étranger

Il y a des drôles de moments parfois où tout semble indiquer une même idée, la vie devient un parcours fléché : un fait, un évènement, une discussion, un livre, un film, une rencontre.

Il se trouve que pour une série de péripéties je me retrouve aujourd’hui étrangère en mon pays. Il ne s’agit, à la base, que d’un trivial problème de papiers. Mais l’administration a le chic pour rentrer dans nos vies, y creuser une tanière, et provoquer ou révéler des questions qu’on n’aurait pas eu l’idée de se poser.

Je suis donc partie de mon pays pendant quelques années. J’y rentre, mais voilà, ça a beau être mon pays, je n’en ai pas le passeport : je dois obtenir une autorisation de séjour, comme si je n’y avais jamais séjourné. Juste, injuste, là n’est pas la question : c’est comme ça, et je n’ai qu’à m’y plier.

Après des années d’absence presque totale, mon pays a quand même beaucoup changé. Dans mon coeur, je m’y retrouve comme quelqu’un qui retrouve sa famille après trop longtemps : la joie, l’étonnement, les enfants qui ont grandi, les cheveux qui ont blanchi, et un léger étourdissement de connaître l’inconnu, ou le contraire va savoir. Mon pays est mon miroir. Pas commode quand il y a de la buée.

Cette sorte de rejet administratif me fait me poser plein de questions. Quand je vais me promener, en ville, à la campagne, je respire un air qui me nourrit, parce qu’il a l’odeur de la maison. Quand je regarde une rue, un paysage, je reconnais des bouts de moi accrochés un peu partout. Quand je vois la tête des gens dans la rue je les reconnais. Mais eux, ne me reconnaissent plus.

C’est donc ça qui fait un étranger ? Suis-je vraiment étrangère ? Il est vrai que je manque de certaines références passées de génération en génération, pendant les siècles, que ne possèdent que ceux dont la famille n’a jamais bougé d’un pouce. Combien sont-ils en vrai ? Et puis s’il est vrai que j’ai oublié des choses, c’est un peu comme aller à vélo, ça revient vite. Certainement mes racines frétillent de retrouver leur terre.

Et dans mon autre pays, l’administratif, celui de mon passeport, suis-je alors étrangère, si je me sens d’ailleurs ? C’est pourtant aussi certainement mon pays. J’en ai le visage : dans la rue les gens me ressemblent. Pourtant ils ne me reconnaissent pas plus que je ne les reconnais. Certes, je reconnais des bouts de moi accrochés ici et là, et c’est des bouts très tendres, ceux d’une toute petite enfance : ils sont donc accrochés bas, à la hauteur des yeux d’un enfant. Mais ce n’est pas, ou plus chez moi. Il y a longtemps, j’ai choisi mon pays, et ce n’est pas celui-là.

Depuis que je suis rentrée, l’administration n’est pas la seule à me traiter en étrangère. Les amis m’expliquent les rues que je dois prendre pour aller de tel à tel endroit. Ou me racontent l’histoire de tel ou tel bout de ma ville, ou m’expliquent telle particularité culturelle. C’est très gentil, d’autant que j’ai parfois un peu oublié justement, mais ça me fait drôle : ils ont oublié que si je ne suis pas née ici, j’y ai quand même passé les trois quarts de ma vie. Je me rappelle qu’il y a 20 ans, on faisait corriger mes articles en français parce que je suis d’origine italienne, et là c’est un peu pareil.

Et puis il y a ceux que mon retour n’arrange pas, va savoir pour quelle bizarre raison, et ils sont plus nombreux que je ne l’ai jamais imaginé. Ceux-là, ils détournent la tête quand ils me rencontrent. Ils posent vite des sacs de sable pour construire une barrière. Ceux-là, si ils pouvaient appuyer mon renvoi administratif, ils le feraient probablement. La peur fait construire des murs, sans portes et sans fenêtres, elle construit un égoïsme froid dont on bande les yeux pour le confondre avec la justice. Les gens qui ont peur peuvent frapper et tuer, sans même s’en rendre compte. A l’extrême, ça fait des pervers qui ont si bien claquemuré tout leur être vide, qu’ils ne jouissent plus que de la destruction programmée d’autrui qui leur donne une illusion d’exister.

Entre eux et moi, qui est étranger ? Certaines personnes ont si peur de tout, qu’ils se retirent d’eux-mêmes. Ils déménagent de leur être, et eux aussi, au bout d’un temps, perdent leurs papiers. Ils perdent aussi l’adresse d’ailleurs.

Une amie me parle ce matin de l’Etranger, de Camus ( ;) si tu me lis, oui c’est toi). C’est ça qui a fait tilt, après tout le reste, toutes les autres discussions, après toutes les autres pièces du puzzle, celle qui a révélé le dessin. Etranger dans un pays, étranger à lui-même, étranger aux autres, ou les autres étrangers au monde, ou toute une époque, étrangère ? Il semblerait que le premier titre de ce livre était "Un homme de son temps". A croire que les temps n’ont pas tellement changé, finalement.

Celui qui le premier m’a appellé Glika était un ami de très longue date. Il riait, un soir, en disant que je suis une extraterrestre débarquée sur Terre, que mon prénom dans ma langue d’origine est imprononçable, mais que le plus proche, avec les sons terrestres, c’est Glika. Ça m’avait marqué, et beaucoup touché aussi forcément ; je me suis rarement sentie aussi peu étrangère à quoi que ce soit que ce soir-là. Le surnom m’est resté collé, peu de gens m’appellent désormais différemment, y compris dans ma famille. En fin de compte, ce soir-là nous participions à une expérience commune, et c’est peut-être là le fin mot de l’histoire et la pièce du puzzle qui fonctionne en clé de voûte.