Si tous les connards du monde pouvaient se donner la main...

En 1712, la fraîchement baptisée New York est en proie à plusieurs incendies criminels, qui sont attribués aux (anciens ou pas) esclaves noirs, en révolte. Afin d’établir la vérité, on en attrape quelques uns, et on les torture : chacun sait que sous la torture, la Vérité éclate au grand jour. Parmi les joyeusetés auxquelles on soumets ces prisonniers, on les ligote à un poteau, on mets sous leurs pieds quelques brindilles et on fout le feu, en attendant que l’individu soit touché par la Lumière et avoue donc son crime.

Jamais les tortures n’ont servi à rien d’autre qu’à torturer, naturellement. Si on cherche à savoir la vérité, il n’y a pas besoin d’une grande intelligence pour savoir que sous la torture on avoue tout et n’importe quoi : c’est donc parfaitement inutile. Si le but était simplement de trouver un bouc émissaire et le condamner, pas vraiment besoin de preuves ou d’aveux pour ça, il n’y a qu’à tuer le prévenu, un mort ne proteste pas. Non, tout ça n’a qu’un seul but : faire souffrir un bon coup, et se venger d’un affront imaginaire (les pires).

Maintenant, nous sommes en 2012. Ouf, ce genre de choses ont été raisonnablement supprimées, ou en tout cas, diminuées, par la force de la civilisation. L’homme moderne ne torture pas.
Oui, enfin, il ne torture pas en plein jour et dans certaines conditions. On pourrait multiplier les exemples d’endroits, plus ou moins lointains de notre doux foyer, où on torture tranquillos, sans même s’en cacher vraiment.

« Oui – j’entends dire là au fond – mais ici c’est un pays démocratique, et notre histoire nous a appris la nécessité de la Justice, l’égalité des droits, l’importance des procès justes, et si on condamne, c’est pour éloigner un individu de la société pour laquelle il devient un danger, et non plus pour punir ».

Hmmmm... vraiment ? Non, je veux dire, c’est à peu près comme ça que ça se passe, avec les dérapages et dysfonctionnements usuels dans ce genre d’affaires. Par contre, c’est bien vrai que la population, l’ensemble des gens, nous tous quoi, sommes « civilisés » ?

Pour ceux qui ont suivi l’actualité française ce dernier mois, l’affaire de Chloé n’est pas une nouveauté. Pour les autres, il s’agit d’une adolescente de 15 ans, disparue de chez elle, et retrouvée juste de l’autre côté de la frontière allemande, par un heureux concours de circonstances, vivante, indemne, ligotée dans le coffre d’une voiture. Le coupable a été arrêté, un peu plus loin. La jeune Chloé est rentrée chez les siens, son kidnappeur dans les mains de la justice allemande, et sera sans doute extradé en France pour y être jugé.

À la suite de ce dénouement, une pétition a été lancée sur Facebook, par un groupuscule douteux, « 10 millions de j’aime pour un monde meilleur » (qui entre une pétition pour la paix dans le monde (vous savez... « vous êtes pour ou contre la paix dans le monde ? ») et une autre pour les indiens d’Amazonie (« vous êtes pour ou contre le massacre des indiens d’Amazonie ? »), propose aussi « Invitez 20 amis et recevez 100 tirages photos GRATUITS (jusqu’au 31/12) ») : « Pétition pour que le kidnappeur de Chloé soit condamné à perpétuité ».

Ça vaut le détour, franchement. Bon, je suis consciente que là, je leur fais de la pub, et que ça risque encore d’amener à cette riche initiative des « signatures » supplémentaires, mais je prends le risque (pour les autres, un petit signalement ne ferait pas de mal). À l’heure à laquelle j’écris, quelques 4507 participants tartinent le mur de l’événement d’appel au rétablissement de la peine de mort, d’incitations à des violences diverses, de propos racistes divers. Il y a même une photo de guillotine, pour ceux qui auraient de la peine à comprendre de quoi il s’agit.

Un très beau Polaroïd de la civilisation de masse d’un pays démocratique. Naturellement, la justice n’en a que faire, d’une telle pétition, naturellement ça ne sert à rien d’autre qu’à agiter les pires pulsions chez tout un chacun, naturellement ça ne sert évidemment pas à l’entourage de Chloé, ni à Chloé elle-même, toute cette violence explicitée, naturellement ça ne sert qu’à ça : exprimer et engendrer de la violence. Lâchons ces gens (je rappelle : plus de 4000 en 24 heures à peine...), et ils vous attrapent le premier bouc émissaire venu, pour le ligoter à un poteau, lui mettre sous les pieds des brindilles, y foutre le feu, en dévisageant fort civilement dans l’attente qu’il avoue un truc quelconque. Coupable ? Innocent ? Quelle importance, le but étant de jouir de la souffrance du bouc émissaire.

Evidemment, l’actualité de ces derniers jours regorge d’autres merveilleux exemples. Il ne se passe pas une journée sans qu’on n’ait sous les yeux pléthore de très bons exemples, plus ou moins incidents sur l’actualité.

Conclusion : à l’heure à laquelle je termine d’écrire, 4778 participants se sont inscrits à cette inhumanité. Wéééééééééé !

Mise à jour du 21 novembre 2012 : quelques 24 heures après encore, les participants inscrits sont plus de 14000. Hallucinant, terrible, flippant.