Des propos et des autres

J’ai récemment participé à une discussion sur un blog, à la suite d’un article controversé sur un sujet controversé, qui fait habituellement couler beaucoup d’encre virtuel.
L’article critiquait sur un mode cynique/humour noir certaines situations ou propos auxquels l’idéologie du maternage porté à l’excès peut mener.
Il ne s’agit pas ici de refaire la discussion de façon unilatérale, donc inutile de rapporter des citations et citer des liens. Après trois pages de commentaires nourris, je crois qu’on en a suffisamment discuté.

Ça m’a pourtant questionné sur d’autres sujets qui me tiennent à cœur. La modération de propos, les conditions nécessaires à une discussion qui apporte quelque chose d’autre que le défoulement du stress quotidien, le respect d’autrui comme personne dans son intégrité, et enfin : la censure et ses raisons.

La réflexion a été d’ailleurs nourrie par LA question qui devait forcément tomber un jour, de la part du Kikoolol : qu’est-ce que c’est au juste, est-ce qu’on peut tout dire, est-ce qu’il faut tout dire, jusqu’où on peut tout dire, quand est-ce justifié… ? Oui, bon, ça fait plusieurs questions.

Pendant cette houleuse discussion sur le blog dont je parlais plus haut, il est apparu très rapidement qu’il y avait deux camps dessinés à très grands traits : les mères maternantes qui avaient été nommément critiquées, et des personnes, dont moi, qui critiquaient les excès parfois diversement dangereux du « no-limit ». Très vite, donc, comme toujours quand il y a deux camps, ça a viré à la bataille de polochons. Accusations, menaces, et plus la mauvaise foi et le manque d’arguments étaient flagrants, plus ça volait bas.
Mais pourquoi ? J’ai l’habitude de ce genre de situations, j’ai fréquenté des forums de parents, du temps où Kikoolol était un tout petit, et je sais bien que les mères ont l’habitude de s’écharper sur des marronniers (allaitement, avortement, peine de mort, vaccination…). Il n’empêche qu’il y a des sujets sur lesquels il serait parfois intéressant, quand même, de discuter plus respectueusement, le but étant quand même de réfléchir et si possible faire évoluer les positions, et qui sait, finir par les rapprocher vraiment.
Il m’est pourtant apparu évident au bout d’un moment, que les participants étaient suffisamment énervés pour n’avoir aucune sorte d’envie de trouver un semblant de terrain d’entente, même quand il était flagrant. Le but n’était donc pas celui-là.

Évidemment, commencer à discuter avec des « et je te cite en justice, tu verras, hahaha, ton blog de merde il va disparaître » et des « espèce de perverse, on va rigoler quand ton forum sera fermé » (propos librement réinterprétés par moi) nuit à la sérénité d’une discussion constructive. Néanmoins, les blogueuses, avaient-elles le droit (éthiquement parlant, la loi à ce point de la réflexion je m’en fous) d’avancer aussi durement leur opinion publiquement, sur des personnes nommées ?

Changeons de crémerie. Imaginons un personnage public, acteur, chanteur, homme politique, quelqu’un donc qui use et profite de son image en la diffusant volontairement. Un jour, il profère une énorme connerie, ou en tout cas quelque chose que je considère être une énorme connerie. Au nom de la liberté d’expression, je vais dire donc « c’est une énorme connerie », et je le fais publiquement. Le gars il s’est exposé, quand même, et les propos qu’il a tenu étaient publics. Ça semble évident, quand on parle de politique, la caricature, le journalisme d’opinion, tout ça… Mais quand on se mets dans la peau du pauvre type (ou femme aussi, hein, elles disent tout autant de conneries que les hommes, nous sommes là à un niveau d’égalité parfaite), je peux comprendre que ça devienne lourd. Et parfois, il y a quand même des cas limites : s’en prendre à du personnel ? « Wah, éh, il a dit une connerie, et en plus il est coiffé comme un chou-fleur ! ». C’est bas. Mais rigolo. Mais bon, quand ça touche à des « Wah, éh, son fils il a la tête d’un alien qu’a bouffé trop d’Universal Cheese avariés ! », ça peut être un chouilla plus agaçant. Oui, c’est un personnage public, mais son fils ne l’est pas forcément, ou du moins il ne l’a pas choisi.

J’aurais tendance à répondre au Kikoolol « non, on ne peut pas tout dire au nom de l’humour ».

Oui, mais jusqu’où, alors ? Le fait qu’un personnage se rende public volontairement est un bon système pour juger. Pour autant, même là, a-t-on le droit de tout dire ? Et si la même chose est dite avec beaucoup d’humour, est-ce vraiment plus acceptable que si c’est dit sans aucun humour ? À la base j’ai tendance à dire que oui, pourtant une attaque perso faite sans humour à juste l’air d’une violente attaque perso inutile et gratuite. Le même argument tourné avec humour va faire rire tout le monde, et hop, ça passe.

Changeons encore de crémerie. Exemple. Il était une fois un dessinateur X, qui avait dessiné son bon roi sous forme d’un âne. Le jour d’après, les gentils membres de la police politique du bon roi viennent l’arrêter pour cueillette abusive de fraises des bois. Lors du procès naturellement équitable, où ses avocats sont absents, on le condamne naturellement à dix ans de prison en isolement (les fraises des bois sont une espèce protégée dans ce royaume, depuis le matin du jour de l’arrestation de notre dessinateur X) : dans le dossier à charge, il n’est fait mention d’aucune fraise, mais on a trouvé dans ses poches un tube de colle, la preuve.
Je le demande : le bon roi de notre fable, dans ce cas hypothétique, n’aurait-il pas été un âne ?

Bref : un roi, c’est un personnage public. Si il ne veut pas être roi, on n’est plus au Moyen Age, il a qu’à le dire, hein ? Évidemment, il faudrait qu’il renonce à un ou deux privilèges, mais avec une bonne négociation, il obtiendrait sans doute des indemnités honorables. Sinon, il nous prend tous pour des cons (nous qui regardons tout ça de l’extérieur), qui croyons à ses bobards de façade (et il a raison, il est reçu par toutes les chancelleries comme le chef d’Etat honorable et légitime qu’il prétend être : tout est une question d’hypocrisie acceptable), et il se prend aussi lui-même pour un âne : il s’est bien reconnu dans le dessin de notre dessinateur X. Et d’ailleurs, sa réaction absurde est bien celle d’un âne. Oh pardon : serait celle d’un âne, tout ceci est une fiction, bien sûr.
Je rajoute à cela que si notre dessinateur X avait dessiné, chais pas moi, Socrate par exemple (à supposer qu’il soit vivant), sous forme d’un âne, personne n’aurait sans doute rigolé, il ne serait pas fini en prison, Socrate l’aurait bellement ignoré, et le seul à passer pour un âne aurait été le dessinateur X.

J’ai en effet remarqué qu’il n’y a pas pire plaisanterie que celle qui tombe juste. Je ne me vexe pas, par exemple, si on me dit « ta mère en slip devant le prisu » : ma mère est morte, et par ailleurs elle ne serait jamais allée en slip devant le prisu, pas son genre. Enfin si, mais sous une bonne couche d’habits.

À ce point, j’aurais tendance à dire à Kikoolol « on peut rire de tout ». Déproges aurait ajouté « oui, mais pas avec tout le monde ». Oui, bon. Il faut dire qu’il y a des gens avec qui je n’ai pas tellement envie de rigoler.

Et le caricaturiste, alors, il ne s’expose pas publiquement aussi ? Certainement oui, mais l’arrêter c’est porter atteinte à son intégrité et à sa liberté. Et rire d’un personnage public, ce n’est pas porter atteinte à l’intégrité et à la liberté d’une personne ?

Ha. On y vient. Non, ce n’est pas porter atteinte à l’intégrité et à la liberté d’une personne, on donne là une opinion personnelle, même si elle est publique, sur une part de cette intégrité à laquelle le personnage public a lui-même renoncé, rien qu’en se rendant public. Oui, évidemment, il y a des limites, morales et éthiques : morales, chacun répond aux siennes, éthiques, il s’agit de celles de base, pas d’incitation à la violence contre une personne, pas d’insultes raciales ou xénophobes, etc. etc. Emprisonner, torturer, tuer, priver de documents d’identité, de travail, c’est quand même un peu autre chose.

Bien, voilà ma réponse à Kikoolol : « oui, on peut rire de tout, mais dans les limites où le rire en reste un ». Et par extension : « oui, on peut tout dire, dans les limites éthiques que nous nous imposons nous-mêmes du respect de l’intégrité d’une personne, sous-entendu que si cette personne est une personne publique, il a renoncé à certaines choses ». (et non pas dans les limites qu’on impose à autrui en lui tapant fort sur la tête ;) )