La méchanceté ordinaire

Le mot méchanceté a des synonymes et des facettes : animosité, antipathie, cruauté, désobligeance, dureté, inimitié, malfaisance, malice, malignité, malveillance, médisance, mistoufle, rancœur, rancune, rosserie, saloperie, scélératesse, vacherie, vilenie. Mais aucun ne dit, vraiment, l’aspect sous laquelle elle envahit le monde et le pourrit : la méchanceté ordinaire, celle de l’ennui, celle dont dépend la loi de l’emmerdement maximum (des autres), celle qu’on livre gratuitement à n’importe qui, par ennui, par stress, par frustration, ou pour passer le témoin de celle qu’on vient de se recevoir.

Je viens de livrer le fichier d’une publication à un imprimeur. Il me recontacte, me disant qu’il a besoin que chaque page soit dans un fichier pdf séparé, pour effectuer lui-même l’imposition. Pressée, je lis rapidement et tout en commençant à réexporter mon travail en pdf séparés, je lui demande confirmation du format : pdf ? Il me renvoie son message d’origine, dans lequel il grossit 4 fois le mot pdf, qu’il met en plus en gras.

Je ne connais pas ce monsieur, il ne sait rien de moi. Mais sa réponse m’a laissée perplexe : ma question était inutile, j’aurais dû bien entendu lire attentivement son message, et je lui ai fait peut-être perdre 2 minutes de sa précieuse journée. Pourtant, de ces deux minutes, une part considérable a été dédiée à aller chercher son mail précédent, changer le casse du mot, et renvoyer. Cliquer sur "répondre" et écrire "oui", ça aurait pris beaucoup moins de temps.

Je vais m’en remettre : mais c’est le genre de coup de cannif qu’on donne aux autres pour se défouler à moindre prix. Pourtant, on ne sait jamais où ça tombe, et parfois ces piques font bien plus mal qu’on ne le croit.

Une autre fois, j’avais besoin de me rendre chez un pneumologue. Première visite faite, il m’a prescrit un scanner des poumons, que j’ai été faire. En même temps, il m’avait déjà fixé un nouveau rendez-vous, pour parler du résultat : c’était un pneumologue de renom, et les temps d’attente à la hauteur de la longueur de ses titres. Un matin, le téléphone sonne : c’est le pneumologue, qui m’informe qu’il m’attend dans son cabinet depuis une heure, alors que pour ma part, le rendez-vous avait été fixé pour la semaine suivante. Erreur de qui, je ne sais pas : mais ça me vaut une bonne demi-heure, sans exagération, d’une engueulade fournie, pendant laquelle cette bonne personne me traite de tous les noms, et principalement de fainéante qui abuse du temps des honnêtes gens qui, eux, travaillent dur. En punition, il me dit de me débrouiller pour reprendre un rendez-vous auprès de sa secrétaire, et qu’il me faudra attendre trois mois minimum, et qu’elle refuse de me donner des résultats autrement qu’en rendez-vous. Je précise que cette personne a des honoraires également à la hauteur des temps d’attente et de ses titres.
Pourtant, au début du coup de fil, je m’était excusée dans les formes, malgré le fait que je suis toujours convaincue avoir bien noté le jour du rendez-vous. Bon, l’engueulade continuant, je n’ai conservé que ma politesse, et j’ai laissé tomber la bienveillance, naturellement. Et je n’ai jamais plus repris de rendez-vous chez cette personne. Mais la violence disproportionnée de sa réaction m’a laissé un goût amer, et surtout l’incompréhension la plus totale.

Évidemment, personne n’aime avoir tort. Je ne doute pas qu’une fois lancé dans ce genre de tirades bêtes et méchantes, les gens se laissent porter par leur besoin de justifier leur rage, et ils en rajoutent encore et encore. Ce que je ne comprend pas, c’est pourquoi on commence. Il n’y a pas une petite voix au fond du cerveau qui dit "rien à voir, c’est une méchanceté gratuite, à éviter" ? Pourquoi en majorité, les gens ne l’écoutent pas ? Pourquoi se venger des sales coups que leur réserve la vie sur des gens qui n’ont rien à voir là-dedans ? Ça me rappelle ces chaînes internet, "Si vous êtes contre la faim dans le monde, copiez ça sur votre statut, 0,3% de gens seulement auront le courage de le faire". Courage bon marché, effort minimal, défoulement de la culpabilité pour une efficacité concrète zéro, puisque personne ne se retrouvera avec une assiette pleine devant le nez grâce à ça.

C’est le comportement des chiens maltraités, qui mordent n’importe quelle main, même plus par défiance, mais par rancœur envers tout : sauf qu’il s’agit la plupart des fois de gens qui de maltraité, n’ont rien du tout, des gâtés par la vie qui agissent surtout par ennui profond, et par manque de courage. Ça finit par composer une longue chaîne de méchanceté ordinaire, chacun se vengeant à son tour sur son prochain innocent.