La colonne des obsédés

Je n’aime pas les films de guerre. Ils me blessent, me font mal, me dépriment, quels qu’ils soient, et ils me donnent envie de pleurer. Je n’aime pas voir la violence, vraie ou fausse qu’elle soit.
Quand la télé le soir passe un film de guerre, je cherche automatiquement autre chose. Ou je prends un livre, et j’éteins la télé. Ou j’écoute la radio. Ou je dessine. Ou je regarde comme la couleur de l’air est jolie.

Parfois il arrive que les personnes avec qui j’habite souhaitent regarder un film de guerre. Je déteste toujours autant, et les dimensions de la maison ne me permettent pas d’aller ailleurs ignorer ce spectacle. Je supporte alors, aidée en général par un livre très prenant : c’est-à-dire : JE NE REGARDE PAS.

Ça me semble l’attitude la plus rationnelle face à un spectacle dérangeant. Déjà au début de ma fréquentation de forums Internet, j’avais été frappée pourtant par la manie de certaines personnes d’aller lire soigneusement les interventions et les sujets les plus dérangeants pour elles, et de protester ensuite auprès de la direction de ces sites, demandant la suppression de ce qui a blessé leurs yeux. Absurde.

Remarquez, tout film parlant de violence ne me dérange pas : c’est une part de la vie, et tout est une question de discours et évocation. Un exemple de film qui m’a charmé, et qui parle pourtant de tous types de violences, c’est le poétique Persepolis.
Ce film, qui est principalement une autobiographie très subjective, et assumée en tant que telle par son auteur, a passé en Tunisie, tout récemment, sur une chaîne privée mais de bonne audience : Nessma TV.

Scandale ! À la suite de cette programmation, 300 salafistes se sont réunis à la suite d’un appel paru sur Facebook, afin de tenter d’incendier les locaux de Nessma TV.

Cause, effet : cette explosion de violence de gens qui ne savent résister à la tentation de regarder ce qu’ils ne veulent voir s’est conclue par l’ouverture d’une enquête judiciaire. Concernant quoi ? La programmation de ce film sur Nessma TV. QUOI ?? Ça signifie que les 300 tarés qui ne savent pas fermer les yeux face à ce qui les dérange, eux et rien qu’eux, ils ont le droit d’incendier le support de l’objet de leur tentation ?? Deuxième effet kisscool : le président de Nessma TV, après avoir faiblement protesté de cette attaque a fini par présenter ses excuses publiques pour avoir passé ce film : « Je m’excuse. Je suis désolé pour tous les gens qui ont été dérangés par cette séquence, qui me heurte moi-même ». Mais de quelle séquence parle-t-il donc ? Quel est l’objet du « délit », méritant la mort des journalistes demandée à grands cris par ces amputés des paupières ? Une scène, dans laquelle Dieu est dessiné, ce qui est interdit semble-t-il à ces excités hurlants. Elle a beau être juste un passage, et gentillet en plus, qui ne fait de mal à personne, sauf à la rétine de cette poignée d’individus, elle mérite pourtant rage, colère, mort et destruction.

Ils ne sont pas nombreux, ces gueulards qui ne savent pas fermer les yeux et résister à leurs propres pulsions. C’est heureusement une minorité, en Tunisie comme dans toutes les populations, mais hélas une minorité qui gueule fort. Tant que les modérés et les tolérants ne se réunissent pas pour démontrer leur écrasante grande majorité, cette minorité de frustrés et dictateurs en puissance va continuer à gueuler le plus fort possible leur exigence que tout un chacun se plie à leur vouloir : à gueuler - et pour peu qu’on ne leur explique pas fermement que les autres, tous les autres sont beaucoup plus nombreux qu’eux, et qu’ils peuvent aller se faire cuire un œuf et se couper du reste du monde pour ne pas le voir - à tuer, massacrer, amputer.
Espérons qu’à la fin, nous ne finissions pas tous par nous faire écraser par l’excès de bruit…