Lumière !

Hier, je me suis rendue à ma librairie préférée (et la plus proche de mon chez moi que j’ai), à l’occasion d’une séance de dédicaces de Joann Sfar, à l’occasion de son dernier album. Je suis un chouilla en retard dans la lecture de ses albums, que j’ai, aux temps de l’Association, laisser filer comme une buse. Oui, Sfar à cette époque, je trouvais ça crado. Comme quoi, on peut vraiment être une buse, ça arrive. Du coup, je rattrape, mais l’homme est productif.

Bref, je lui ai donc demandé de me dédicacer Le chat du rabbin, que je n’avais non seulement pas lu, mais pas vu non plus au cinéma cet été (eh oui, hélas, il faut faire des choix difficiles dans la vie). Remarquez, maintenant je l’ai lu, je m’en délecte depuis que je suis rentrée chez moi. Comme quoi, on peut être buse, mais pas forcément le rester.

J’étais là avec mes deux Kikoolol, qui connaissent très mal la bd occidentale. Ils sont plutôt culture manga, mes Kikoolol, et j’avoue que j’y suis pour quelque chose : j’adore le bon manga, comme la bonne bd (bah oui, ça en est), comme le bon dessin. Bref, Sfar pour eux c’est un peu une autre galaxie. J’ai donc voulu leur faire découvrir. Mais quoi ? Eh bien, dans la pile de bouquins à côté de la table de dédicaces, il y avait deux exemplaires de la petite bibliothèque de philo de Sfar, le Candide et le Banquet de Platon. Je feuillette, et j’ai une illumination : d’une pierre deux coups, je leur fais découvrir l’univers de Sfar ET deux textes indispensables à la survie humaine.

Je leur propose donc, ils feuillettent un peu étonnés, mais mes Kikoolol sont d’une race un peu particulière, ils sont curieux et aimants des livres et de la littérature. Ils trouvent donc ça trop cool, un peu timides quand même de se trouver devant Sfar, son nom est bien arrivé jusqu’à leurs oreilles, quand même. Nous nous mettons dans la queue, et nous attendons donc notre tour.

Arrivés devant Sfar, ils tendent chacun leur tour leur livre. Il semble étonné, un peu, quand même, de les voir avec ça en main. Je le soupçonne de me soupçonner de les avoir obligés. Il n’aurait pas tout tort, mais pas tout raison non plus. Bref, il leur fait à chacun un très joli dessin, tout en racontant une histoire sur chacun des deux livres. La mauvaise foi de Voltaire (surtout sur les questions de l’esclavage, question qu’il travaille dans sa dernière bd, que je ne vais sans doute pas trop trop tarder à aller explorer), le rôle du médecin dans les banquets grecs (je n’avais jamais entendu parler de ça, ou alors j’avais oublié), le statut d’animal philosophe dans différentes cultures (ha, ça mériterait beaucoup plus de place, ça !). Et entre deux autres choses, il demande à Kikoolol dans quelle classe il est (3e) : et lui annonce que le Candide, il l’étudiera en seconde, presque comme il s’excusait.

Sur ce, nous discutons encore deux minutes, le temps qu’ils me fasse aussi un dessin, et nous le laissons continuer sa séance de dédicaces. Nous rentrons de notre côté en feuilletant nos livres. Les Kikoolol sont aux anges, se promettent de se prêter les livres pour les lire les deux, celui qui a reçu le Candide se demande même si, au cas où en seconde on ne l’obligerait pas à avoir une édition spécifique, il ne prendrait pas cette version-ci. Euh oui, enfin, ça dépend aussi du prof. de français qu’il aura à ce moment-là, on verra...

Et puis on rentre. Et voilà, que les petits détails que j’ai raconté ci-dessus, qui sur le moment passaient quasiment inaperçus dans une conversation qui portait radicalement sur d’autres choses, commencent à se faire un bout de chemin dans ma tête. Je ne sais pas exactement pourquoi, sans doute que quelque chose ne colle pas. Mais quoi ?

Ce qui ne collait pas, c’est que je viens de comprendre. Au collège, on ne sait pas même qui est Platon, et Voltaire, c’est comme dire un gros mot. Et là : illumination. Combien de gens, dans la population relativement jeune française, connaît ne serait-ce que vaguement l’argument du Candide ? Combien ont à peu près assimilé que sans le banquet de Platon, on serait peut-être tous encore à contempler avec délectation les ombres au fond de la caverne ? Ou peut-être qu’en fait, la plupart des gens est encore en train de contempler les ombres au fond de la caverne, croyant que c’est des vrais êtres ?

Qu’est-ce qu’on peut comprendre à l’humain sans humanisme ?